20 projets d'aires protégées : une question de panache

J’ai habité en Gaspésie, dans la MRC de la Haute-Gaspésie, tu sais celle qui a refusé les 20 projets d’aires protégées. Une maudite belle place avec les montagnes d’un bord et le Fleuve de l’autre. Un lieu qui te ramène à ton humilité. Là-bas, mère nature dicte le tempo des activités. Et là-bas, y’a des gens fiers, très fiers de leur coin.

La région porte les scarifications de l’industrie minière et celle de la foresterie. J’ai pu constater de visu les ravages causés par la déforestation, en particulier. Étant adepte des marches en montagne, j’ai constaté en quelques années une diminution substantielle du couvert forestier. En empruntant le SIA entre Mont-Saint-Pierre et Mont-Louis, rendu dans le haut, on arrive à un espèce d’embranchement (sans branche) qui a l’air tout droit sorti de Mad Max. Tous les arbres ont été rasés. Ça choque. Ça choque parce que la machinerie a laissé des ornières dures comme du ciment, parmi lesquelles y’a des moignons d’arbre qui dépassent. Comme si la terre appelait à l’aide, édentée. Ça choque. Mais toi, t’es ben (pense-je); tu ne fais que passer alors que les bêtes n’ont plus leur habitat et sont contraintes de se déplacer ailleurs, sur une tite patch encore potable. Pis là arrivent les prédateurs…

Sont pas fous : pourquoi cheminer dans une forêt obstruée par des branches qui te claquent dans’ face alors qu’ya un beau chemin qui te permet de voir plus loin et de déceler les mouvements de proies potentielles ? Pour les prédateurs, c’est la fête.

Toute chose étant interreliée, l’impact de coupes forestières se fait aussi sentir dans les cours d’eau. La terre à la base des arbres n’étant plus retenue par des racines finit par s’éroder, être emportée par l’eau. Ainsi, le ruissellement contribue à une sédimentation accrue des cours d’eau pouvant nuire aux frayères de poissons. Essaye de remonter une rivière avec des cailloux qui te revolent din’yeux, toé; t’as beau brûler d’envie de t’reproduire : ça te ralenti dans ton élan sur un moyen temps. Parallèlement, les racines ne permettant plus à l’eau de percoler, les sources se tarissent après le passage de la machinerie forestière. Demande-le à un orignal de ta connaissance, il te le confirmera, entre deux déménagements.

Dans le haut des montagnes, en plus de jouer le rôle de régulateur d’eau, les arbres agissent comme des brise-vents. Les coupes forestières créent des corridors où le vent s’engouffre et accélère. On n’a qu’à penser à la tempête de décembre 2023 où y’a eu des vents de plus de 120 km/h. On m’a même raconté, au téléphone gaspésien, variante régionale du téléphone arabe, que des monteurs de lignes avaient mesuré des vents de plus de 250 km/h dans le haut des montagnes. Ça te décoiffe un panache, ça.

Le corollaire de ces coupes est le transport en camion de tous ces billots - de plus en plus petits. Quand j’affirme qu’ils sont petits, vois-tu, je parle d’expérience. Je suis assez vieux pour avoir vu la pitoune sur la [rivière] Gatineau. À ce moment-là, début années 80, y’avait pas un arbre qui faisait moins d’un pied de diamètre et encore… Pis ça, c’est sans compter toutes les histoires et légendes de drave, raftmen et autres Joe Monferrand qui ont marqué mon enfance. Faque…
Faque, à L’Anse-Pleureuse, quand je voyais les chicots empilés dans les floats, j’étais saisi. Premièrement, ils étaient vraiment de plus en plus petits. Deuxièmement, y’avait donc ben des camions qui circulaient. À certaines périodes de l’année, y’avait tellement de camions qui passaient qu’on les entendait même la nuit. (Ça fait du bruit un camion chargé de bois qui accélère à 5 h du matin.) 
En pensant à ces camions, des questions surgissaient en moi :  en superficie, quel genre de trou laisse dans la forêt un camion chargé de bois? Quel est l’impact que laisse une coupe dans l’habitat des animaux, poissons, insectes et végétaux? Quand tu vois ça de cette façon-là, chaque camion chargé de bois que tu vois te fait mal au cœur.

Bref, tout ça pour dire que je partage les inquiétudes de la population et le désir d’établir des aires protégées.

Concernant l’attitude du préfet, le mépris qu’il a affiché sans ambages est sans doute proportionnel à la peur qu’il ressent face au changement de paradigme. D’une façon assez contradictoire, il emploie la même attitude que celle qu’il reproche aux nouveaux arrivants. (D’ailleurs, ceux-ci ne contribuent-ils pas à l’essor économique de la région? J’dis ça, j’dis rien.) Au lieu de voir les propositions d’aires protégées comme des possibilités d’innovation, il préfère rester dans ses vieilles habitudes et se faire le vassal de l’industrie forestière et du statu quo.

Les gens qui habitent la Gaspésie sont fiers de leur région. Quel legs le préfet veut-il leur laisser? Celui d’une personne qui a eu peur de s’adapter à la situation? Ou celui d’un leader qui — au risque de déplaire —, soutenu par une vision à long terme, a osé brasser la cage à homards en innovant et en créant de nouveaux partenariats?

 

Ajout du 22 décembre 2024

Le Secrétariat Mi'gmawei Mawio'mi (MMS), organisation représentant les trois communautés mi'gmaw de la Gaspésie, condamne le rejet catégorique des aires protégées en Haute-Gaspésie.

« La MRC devrait le savoir ! Nous sommes sur ce territoire depuis des milliers d'années. [...] Le MMS est en activité ici depuis 25 ans, alors personne ne peut me dire que la MRC ne sait pas qu'on est là pour avoir une discussion s'ils veulent », a affirmé la directrice exécutive du MMS, Tanya Barnaby.

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