S'inspirer des Achuars pour la suite du monde

photo de Pwanchir Pitu, shaman et chef spirituel du peuple Achuar

(photo de Pwanchir Pitu, shaman et chef spirituel du peuple Achuar 2006, license creative commons)

J’ai récemment découvert les travaux de l’ethnologue français Philippe Descola. Celui-ci a entre autres passé plusieurs années avec un peuple premier d’Amazonie dénommé Achuar. Parmi ses observations, il s’est penché d’une part sur la méthode de jardinage et, d’autre part sur le type de relation qu’entretiennent les Achuar avec les plantes et les animaux. Les conclusions auxquelles il arrive sont tout simplement bouleversantes. Je crois qu’ils peuvent même modifier la perception que l’on a du rôle de l’être humain dans le maintien même dans l’essor des écosystèmes forestiers.

D’entrée de jeu, Philippe Descola remarque que les Achuar disposent de ressources dépassant largement leurs besoins. «En prenant compte de la productivité des jardins, du rendement de la chasse et de la pêche […] les Achuar disposaient potentiellement de quoi nourrir deux ou trois fois la population présente, et peut-être même plus.» Ainsi, les Achuar ne cherchent pas à maximiser leur exploitation de leur environnement. Ils travaillent trois ou quatre heures par jour pour subvenir à leurs besoins. Cette manifestation du travail correspond à un idéal d’existence qui s’appelle shiir waras (“bien vivre” dans leur langue).

«Comme les autres indiens d’Amazonie, les Achuar pratiquent l’horticulture sur brûlis, qui a pour effet de transformer profondément la forêt. Pour ouvrir un jardin, ils défrichent une parcelle dans la forêt, brûlent des débris végétaux et plantent dans la litière de cendre une soixantaine d’espèces différentes de plantes cultivées — certaines, comme le manioc, réparties en plus d’une trentaine de variétés. Mais ils transplantent aussi dans leur jardin un nombre presque égal d’espèces sylvestres, généralement des fruitiers, des palmiers et des plantes employées dans la pharmacopée, ou bien ils les épargnent lors de l’abattis. En outre, de nombreux petits prédateurs viennent se servir dans les jardins — des agoutis, des acouchis, des pacas et une multitude d’espèces d’oiseaux — et ils y laissent, en déféquant, les graines des plantes sylvestres qu’ils ont mangées, lesquelles sont reconnues par les femmes lorsqu’elles germent, et soigneusement protégées. Après trois ou quatre ans d’utilisation d’un jardin, son rendement faiblit en raison de l’épuisement du sol, et les Achuar l’abandonne pour en ouvrir un autre plus loin. La forêt recolonise alors rapidement la parcelle. Les espèces cultivées disparaissent, mais les espèces sylvestres transplantées ou protégées subsistent avec une densité bien supérieure à celle que l’on trouverait “naturellement”.»

En somme, considérant le fait que les Achuar habitent le territoire depuis huit mille ans, on peut facilement en déduire que leur présence a contribué à modeler la forêt, à la densifier.

Et si ce rapport à la nature pouvait nous inspirer dans la transition que nous traversons?

(rédigé en déc 2024)

 


tous les extraits sont tirés du livre DESCOLA, Philippe. La composition des mondes. Paris : Flammarion, 2017. ISBN 9782081395947.

Photo_couverture du livre la composition des mondes de Philippe Descola

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